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vendredi 15 juin 2012

Pouvoir, hiérarchie, etc - II - Christine Delphy

Christine Delphy, dans son article « la transmission héréditaire » (dans L’ennemi principal, Tome 1, éd. Syllepse, 2009, pp 97-128), explique que la transmission héréditaire (de patrimoine, de statuts, d’habitudes …), n’est jamais étudiée en elle-même puisque « A un bout du spectre [en anthropologie] on trouve (…) des études très détaillées sur la façon dont la transmission héréditaire est réalisée, dans un groupe social précis (surtout dans les sociétés « primitives ») : qui sont, parmi les parents, les successibles, quelles sont les circonstances, les modalités et les rites des transmissions entre parents, etc. à l’autre bout [en sociologie], on sait dans quelle mesure la transmission héréditaire existe ou non, par quoi elle est mitigée ou, éventuellement, remplacée.
Mais la question centrale : qu’est-ce que la transmission héréditaire, reste virtuellement intouchée. » (p 98).
 
Cette transmission est une réponse, nous dit-elle :
-        d’une part, à une nécessité générale de l’existence des groupes sociaux (il est nécessaire qu’une place donnée dans un groupe, soit occupée, et donc auparavant attribuée, transmise, à une personne). Par exemple un laboratoire scientifique a besoin, dans notre système social, d’un/e directeur/trice, de chercheurs/euses, et d’agents administratifs/ives (cette dernière fonction tendant d’ailleurs à être oubliée dans certains budgets contemporains …).
 
-        D’autre part, à la nécessité d’intégration des individus dans la société (via l’attribution d’une place dans celle-ci – ou de plusieurs statuts dans plusieurs sous-groupes de celle-ci).
L’intégration dans la culture (considérée comme l’accumulation historique des choix et actions des autres les ayant précédé/e/s, cf Wee) des humains nouvellement né/e/s via la naissance (attribution d’un nom, reconnaissance pour l’état civil ou autre cérémonie d’inscription généalogique de l’enfant concerné/e, etc), évoquée par Wee, en est un exemple particulier.
Mon intégration dans cette accumulation historique de choix et d’action des autres m’ayant précédée, que constitue la discipline anthropologique, pourrait en être un autre exemple.
  

Mais ces deux finalités « n’exigent pas, pour être satisfaites, la transmission héréditaire. Celle-ci n’est qu’un des moyens possibles de désigner les nouveaux membres du groupe, désignation qui est la condition du recrutement générationnel. Le recrutement générationnel et la distribution des nouveaux individus dans les différents groupes peuvent s’effectuer selon des modalités très diverses : le tirage au sort, le vote, la décision autoritaire d’un pouvoir suprême, l’ordalie, l’examen, la cooptation, l’association, enfin, la filiation » (pp 100-101).
 
Parmi tous ces modes possibles de recrutement générationnel, Delphy remarque notamment que « la cooptation et la filiation sont très proches l’une de l’autre, et appartiennent toutes deux à un type plus large ; ce sont deux cas où la désignation d’un nouveau membre est réalisée par son association avec le détenteur d’une position » (p 101).
Elle prend l’exemple du clergé sous l’Ancien Régime, pour expliciter cela et le lien entre ce recrutement associatif et le fait que les groupes recruteurs sont des groupes fermés :
« On considère qu’un groupe est fermé quand et parce que son accès est réservé aux descendants de ses membres. Or, le clergé sous l’Ancien Régime, et encore aujourd’hui, est certainement un groupe social fermé. Et pourtant, l’accession aux fonctions sacerdotales n’est pas réglée par l’hérédité « puisque ses magistrats ne peuvent être que des célibataires » (Bouglé, 1925). Ce groupe, le clergé, constituait sous l’Ancien Régime l’un des piliers d’une société qu’on s’accorde pour définir (…) comme régie par la naissance. Et cependant, les positions de cet ordre ne pouvaient, sauf exceptions scandaleuses, être transmises de père en fils. Là, clairement, un autre mode de recrutement générationnel était et est à l’œuvre : la cooptation. (…)
Si l’on admet que le clergé est un groupe fermé, on doit alors inclure le recrutement par cooptation dans la définition des groupes fermés. La définition de la fermeture en est, réciproquement, élargie ; elle devient un accès réservé aux individus personnellement associés avec un membre actuel du groupe, quelle que soit l’origine de cette association, par exemple qu’elle dérive de liens de parenté ou non. Corollairement, l’hérédité ne serait, elle, qu’une modalité particulière d’un mode plus général : l’association. » (pp 104-105)
 
Enfin, elle précise que « ces deux modalités de l’association, l’hérédité et la cooptation, reposent sur le même postulat, sans lequel elles seraient toutes deux impossibles : celui que le détenteur actuel d’une position a la capacité d’en disposer personnellement ; de la donner à quelqu’un d’autre. Or, si l’identité des donateurs et des donataires, pères, oncle, fils, neveu, étranger, ami, élève, etc, est importante, on voit bien qu’elle est cependant secondaire par rapport à leur qualité de donateurs et de donataires ; et cette qualité, en ce qui concerne les donateurs, découle de leur droit de donner » (p 105).
 
Ainsi, sans reconnaissance par ses parents lors de sa naissance, un enfant ne pourra être membre de ce groupe fermé qu’est la famille dont ils font partie eux.
Mais il existe aussi des cas plus pernicieux - exemple, via l'anthropologue Cadoret qui poursuit sa déconstruction de nos croyances : non seulement la parenté ne découle du statut de géniteur/trice que via un acte de reconnaissance social, mais, de surcroît, elle suppose une pratique continue, d’accompagnement, de la naissance à l’âge adulte : il s’agit que chaque parent collabore afin de transformer un nourrisson en personne accomplie. « La famille alors ne s’arrête pas à l’institution initiale de la reconnaissance du lien, car elle est aussi une mise en actes de ce lien » (Cadoret, 2001, p 97). Ce, au quotidien, durant des années : la filiation établie doit être confirmée chaque jour par les actes des parents. Dès lors, que se passe-t-il lorsqu’ils ne le font pas ?
 
Pire : lorsque, comme la mère de David Bisson, l’enfant du placard, un parent démolit au quotidien, volontairement, par ses actes, ce lien (de parenté) et ce jeune humain ?
Ou bien, autre manière de démolir au quotidien ce lien et cette jeune personne, lorsqu’un parent, ou les deux parents, utilisent sexuellement cet enfant qu’ils s’étaient engagés, par la reconnaissance de parenté lors de sa naissance, à introduire dans ce « réseau politique de relations entre humains », forgé par des millénaires de personnes l’ayant précédé/e, qu’est la société humaine ?
 
Autre exemple, qui nous fait revenir, comme promis, à l’université. Sans cooptation par un/e directeur/trice de thèse, un/e étudiant/e ne pourra jamais être membre de ce groupe fermé qu’est la communauté (elle-même hiérarchisée) des chercheurs/euses de sa discipline.
Ou bien, comme dans mon cas, sans reconnaissance par ses ex-pair/e/s de sa nouvelle place de professeur émérite, le directeur de thèse ne pourra plus diriger la thèse après avoir co-dirigé le master de l’étudiante. C’est comme une relégation de l’un dans l’avant-tombe, dans une sorte de cimetière des éléphants, et de l’autre aux oubliettes de la recherche.
 
Mais il existe aussi des cas (encore) plus pernicieux … [la suite dans le prochain post]

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