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lundi 16 février 2015

"La misère des voix vulgaires"

C'est l'histoire de Mickaëlle, qui rejoint les marches de l'empire pour fuir la misère des voix vulgaires
Et des bris d'verres
Faits par son père
Et par sa mère

Pendant ce temps-là, la panthère, et tous les personnages de l'histoire, ont quitté, on le rappelle, le CREA'tif, devenu dès lors sans âme, car il a perdu son "'tif".
Pour celles et ceux qui seraient un chouilla perdu.e.s dans le côté labyrinthique de l'histoire, l'épisode qui narre ce départ, et le franchissement de la porte des Alpes, ainsi que du rideau de branches de saule, c'est par ici, et ça s'intitule "le reniement".
Comme j'ai mis moi même quelques temps à retrouver le fil (ténu !) de la narration, je vous conseille de relire cet épisode du reniement, avant de passer à l'écrit ci-dessous.





Envoyé le : Mercredi 6 octobre 2010 12h27
Objet : "La misère des voix vulgaires"

Chant du jeudi 30 septembre 2010

(Fafnir chanta :)
« Un heaume de terreur
Je portais contre les fils des hommes
Quand je gisais sur le trésor ;
Plus fort à moi seul
Je me croyais, que tous,
Insoucieux du nombre de mes ennemis »

(Sigurd chanta :)
« Le heaume de terreur
Ne protège personne
Quand il faut en fureur frapper ;
Alors se révèle
Quand vient foule nombreuse
Que nul n’est à lui seul le plus fort. »

(Fafnir chanta :)
« Je soufflais du venin
Quand gisais sur l’héritage
Immense de mon père. »

(Sigurd chanta :)
« Ô puissant serpent !
Tu fis grands crachements
Et sifflas d’un rude cœur ;
Haine monte d’autant
Parmi les fils des hommes
Quand on a ce heaume en tête. »



Bas d’immeuble, 1, ou « la misère des voix vulgaires »




Au bas de l’immeuble de béton rose, sous la fenêtre du rez-de-chaussée, une gamine, accroupie dans la pelouse, cachée ainsi, à côté de l’allée, entre le mur de béton et le buisson densément feuillu.

Mickaëlle doit avoir 6, 7 ou 8 ans. Et, donc, Mickaëlle pleure le plus discrètement possible, tentant de se faire invisible derrière le buisson.

Au-dessus du buisson, un peu plus haut dans le mur rose, la fenêtre du rez-de chaussée.

Qui s’ouvre.
La voisine a entendu le bruit et sort la tête pour voir ce qui se passe : « qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu fais là toute seule à pleurer ?
-         
-         Tu ne veux rien me dire ? C’est à cause de tes parents ? Qu’est-ce qu’il y a ? Et d’abord, pourquoi ils t’ont laissée là, toute seule à pleurer, sans te consoler ? Ils ne te cherchent même pas ?
-         
-         Tu es la fille de ceux qui habitent au 2e étage ? ».
Oui, je suis la fille de ceux qui habitent au 2e étage, et je pars finir de pleurer ailleurs. Pas moyen d’avoir un endroit à soi, rien qu’à soi, pour pleurer sans que personne ne voie et ne vienne tenter de me consoler avec ses mots à la noix.
Cette voisine ne peut pas me laisser tranquille, comme elle le fait habituellement ?




Habituellement : car comme d’habitude, le couple d’Adultes qui habite au 2e étage s’est retrouvé le soir (Adultes, avec un grand A, parce que on leur doit honneur et respect, attention : on n’est pas du même rang).
C’est ainsi qu’après le boulot, comme tous les soirs, ces humains de haut rang se retrouvent au logis.

Et tous les soirs, c’est la fête. Leur fête. Mutuelle.

Tous les soirs, les petit.e.s de ce monde, de ce logis, sont contraint.e.s de participer
Aux festivités.
Ainsi commencent les festivités : Madame l’Adulte (grand A, à cause du haut niveau de responsabilité au foyer) demande à Monsieur l’Adulte (grand A toujours, à cause du haut niveau de responsabilité au foyer) un peu d’argent pour acheter telle chose.

Réponse. Cinglante. Fulgurante. Hurlante. Vociférante comme un sale teckel qu’aboie plus fort que son ombre. La même tous les soirs : « Nan, j’ai pas d’argent ! J’ai plus d’argent ! T’as encore tout dépensé à t’acheter des babioles ! Tu pourrais participer aux frais du ménage ! C’est moi qui paie tout ici : les impôts, le loyer, la bouffe des gosses, j’en ai marre ! »

Et elle de répondre, d’un ton mi-plaintif mi gémissant, affligeant, un peu comme la Castafiore dans Tintin lorsqu’il lui arrive malheur :
« Mais y’a pas que « la bouffe » dans la vie ! Un être humain, ça a aussi besoin de nourritures culturelles ! Puis tu pourrais aider un peu pour le ménage, et t’occuper des gosses, c’est aussi les tiens, non ? J’en ai marre, c’est moi qui fais tout dans cette baraque !
Dans le fond, c’est normal, après tout, que tu le paies, ce travail, puisque tu ne le fais pas !



- (Ton rageur, regard noir, terrifiant de violence, de fureur) Ouais c’est ça ! De toute manière en travaillant à mi-temps, tu peux bien t’en occuper, de la baraque !
C’est quand, que tu reprends ton travail à plein temps ? J’en ai marre, tu me coûtes du fric, en étant à mi-temps, et t’es même pas foutue de bosser assez pour en rapporter à la maison ! ».


Ainsi se déroule la misère des voix vulgaires, tous les soirs ou presque, à l’occasion d’une demande d’argent de poche de Madame l’Adulte à Monsieur l’Adulte, ou bien, plus simplement, de l’arrivée d’une bête facture EDF, ou téléphone, ou eau, ou loyer, ou impôts, dans la boîte aux lettres où un seul nom est inscrit : le nom de famille de Monsieur le père, assorti de l’initiale de son prénom. Et c’est tout.

Comme s’il n’y avait que lui ici.




La misère des voix vulgaires, pas tous les soirs, mais fréquemment, se termine par un verre brisé par terre par celle que Mickaëlle doit appeler « maman ». A force de verres brisés, il faut périodiquement en racheter … c’est triste, ces verres brisés.

Il suffit d’un instant pour briser un verre. C’est fragile un verre.

C’est tellement plus rapide, plus facile, constate Mickaëlle, de détruire quelque chose que de le bâtir.

Longtemps, Mickaëlle a été travaillée par cette idée : détruire, il suffit d’un instant. Construire, il faut parfois des années et des années, d’effort laborieux. Détruire, il suffit de lâcher. Le verre. Par terre.

Pauvre verre. Il est mort.

Sacrifié pour s’interposer entre « maman » et « papa », quand « papa » devient vraiment trop nerveux.

Mais avant le verre, il y a eu Mickaëlle.
Ils.elles sont marrant.e.s, ces Adultes des années 2000, qui commencent à se questionner sur l’effet que cela peut avoir, pour « l’Enfant » (E majuscule, à cause de son rang si bas : si l’Adulte était de rang A, l’Enfant serait, pour le moins, de rang E).

L’effet ?

L’effet que ça peut avoir, pour l’Enfant, d’être témoin de ce genre de scènes conjugales, de violences en train de se faire, délétères.
Ces Adultes (A majuscule, à cause du haut rang) s’imaginent, en effet, que Mickaëlle, qui n’est pas l’Enfant de leurs modèles psychologiques, mais un enfant vivant la vie que cette société l’a condamnée à vivre là, pourrait être simplement témoin, neutre en somme, simplement réceptacle, de ce qui se passe là ?


Ce qui se passe là, lecteur, lectrice, afin que tu comprennes mieux, il me faut te le préciser : « maman » est dépressive depuis que Mickaëlle n’est plus fille unique. Un post-partum qui a tourné à la perpétuité, on dirait.

Mickaëlle, avant d’être « témoin » des scènes ci-dessus décrites, a donc été « témoin » de la plongée de « maman » dans les affres.

Mickaëlle se souvient, d’ailleurs : avant qu’elle soit comme ça, ici, c’était bien.
Maman était omniprésente, méticuleuse, perfectionniste, s’occupait de tout dans la maison, en plus de son travail à plein temps, où elle allait à mobylette, cheveux au vent derrière le casque.

Maman faisait des gâteaux, et Mickaëlle aimait s’asseoir sur la chaise d’en face, et regarder le gâteau en train de se faire, et chiper un peu de pâte, voire être autorisée, rêve, à lécher le plat.

Maman passait, avec légèreté et naturel, le balai, l’aspirateur, faisait la vaisselle, tout.

Maman, c’était une vraie fée du logis, tous les soirs en rentrant du taf. Il n’y paraissait rien.

Bien sûr, c’était elle qui tenait les comptes, et « papa » n’avait plus qu’à lui donner l’argent qu’il fallait pour payer factures, nourriture, etc.


« Papa » arrivait donc dans un appartement briqué, n’avait pas à s’occuper de Mickaëlle qui, quant à elle, avait pour ultime plaisir, depuis qu’elle savait parler, de le montrer aux Adultes disponibles en leur parlant le plus possible, en un flot quasi-ininterrompu, de questions, de chantonnements (faire des vocalises avec les mots nouvellement assimilés, c’est top), d’histoires racontées à l’Adulte, dont le principal fil conducteur était de lui montrer « regarde maman comme je sais parler bien et longtemps avec plein plein plein de mots ».

Bref, papa arrivait pour lire tranquille son journal, cependant que maman s’occupait du foyer, suivie par Mickaëlle avec ses multiples mots, phrases, vocalises et chants, tous adressés à maman puisque c’était elle l’unique Adulte présent dans les faits pour Mickaëlle.

Plus tard, l’histoire raconte d’ailleurs que Mickaëlle a appris à écrire, à l’école, et que ce qu’elle faisait enfant avec les mots parlés, elle le fera en bien pire encore, avec l’écriture, et ce avec un auditoire bien plus vaste, car des gens ont eu le malheur, un jour, de lui montrer un ordinateur et d’inventer internet, et puis surtout de mettre un trop gros et trop injuste, voire inique, obstacle devant elle.


Or, Mickaëlle n'accepte jamais qu'on la traite mal. En ce cas, elle réplique.

Mais ceci est une autre histoire, qui sera contée une autre fois : lecteur, lectrice, ne nous égarons pas – telle la brebis – et revenons très vite à nos moutons.
Ah, les moutons ! Ces bestioles qui ne s’égarent jamais
Car elles font « bêêêêêê ! »
Et, surtout, surtout, surtout, ne se posent pas de questions, et suivent le berger – toujours bon, même quand il les tond.

Sauf, bien sûr, s’il s’agit de moutons noirs.

Les moutons noirs, les chats noirs, les chauves souris noires, les noir.e.s noir.e.s … enfin bref, il fait pas bon être noir.e, sous ce soleil-là, on dirait. Allez, fin de l'intermède impromptu.


Donc Mickaëlle, pour les expert.e.s ès familles où sévit de la violence conjugale, est censée être affligée de séquelles car elle est témoin.

Mais Mickaëlle aime ses parents, et les voit se faire du mal. Témoin ?

Un cri strident glace le sang des Adultes, fige leurs gestes, interrompt leurs mots : Mickaëlle vient de stopper la spirale infernale.

Pour un soir.

Mais demain, demain soir, il faudra recommencer …

Ces gens qui lui ont appris les mots, lui apprennent maintenant leur vacuité, leur inutilité, face à la violence : face à la violence, il est vain de parler. Il faut crier plus fort que l’autre, c’est tout ce qui compte. Le cri, ce n'est pas un mot, pas du langage, c'est un cri.

Alors Mickaëlle crie très fort, très longtemps, sans s’arrêter, jusqu’à couvrir la misère des voix vulgaires, jusqu’à ce que les voix vulgaires s’arrêtent.


Mais maman fait alors : « mais de quoi tu te mêles ? Laisse nous parler entre Adultes ! » (A majuscule, à cause de leur haut rang). C’est ainsi que, peu à peu, la méthode de Mickaëlle se voit contestée par ceux qu’elle force à revenir à la raison : ils y tiennent, à se détruire, à détruire leur valeur à ses yeux, à se faire du mal sous ses yeux.

A ne pas mériter leur rang.

Dans un grand tiroir du grand meuble du salon, appelé « living », posé par terre, l’on aperçoit un énorme tas de papiers.

Parenthèse : on dit « le living », et au départ, c’était un beau meuble moderne, mais il est devenu une ruine, par manque d’attention de la part des Adultes du foyer. Simplement.
Du rang A au rang M...un mode relationnel intéressant ?

C’est ainsi que dorénavant, « le living » désigne un meuble aux tiroirs démantelés, l’un par terre, posé devant, car il ne tient plus, trop branlant, dans son logement, l’autre je ne sais où, coincé, à l’inverse ; les portes vitrées sont soit d’une saleté repoussante, soit ôtées.

Et en-dessous du living, la moquette gris sombre du salon.

Enfin ce qu’il en reste : non entretenue, non remplacée, non nettoyée, elle est devenue gris clair, à cause de la couche de poussière, de crasse, bien épaisse, dont elle est imprégnée. Et à certains endroits de forts passages, tels l’entrée de la cuisine, elle a carrément disparu, laissant visible, à nu, par endroits, le carrelage.
C’est dans cette porcherie que les Adultes (rang A) font vivre les Enfants (rang E, voire pire), en plus de s’y faire vivre eux.

Dans le grand tiroir par terre, donc, pêle mêle, un énorme tas de papiers, en vrac : des factures, des impôts, des loyers … posés là, le plus souvent tels quels, par Monsieur l’Adulte, qui ne sait pas, à son âge, qu’il faut ouvrir l’enveloppe, signer le TIP, timbrer et aller à la poste avec, tout simplement.
Forcément, ce n’est pas ainsi que les finances du ménage vont s’améliorer … les impôts, dans le tas de papier, attendent d’être payés. Ils sont majorés. Encore majorés. Toujours plus majorés.
Monsieur l’Adulte a pourtant, je vous le certifie, des revenus tout à fait conséquents, il n’est pas SMICard, et le mi-temps de Madame l’Adulte ne serait pas un drame, s’il y avait encore un.e trésorier.e dans le foyer … Las, à force de majorations et de pénalités, le foyer autrefois prospère devient un foyer endetté.


C’est parce que Madame l’Adulte n’est plus en état de s’occuper du tas.

Pis. Je n’ai point encore décrit la cuisine, et les disputes du soir qu’elle occasionne, elle aussi : « Putain ! Mais t’es vraiment conne ou quoi ! Surveille tes plats ! ». Dit d’un ton colérique, furax, effrayant, menaçant, monsieur l’Adulte.

Une odeur de crâmé a envahi toute la maisonnée : maman a encore oublié le plat du soir sur le gaz.
On va manger, avec une odeur et une saveur de grillé … tout ça pourquoi ? Parce que maman est coupable de ne plus faire son taf correctement ? Ou bien parce que papa est trop stupide, trop flemmard, trop ignard, trop inhumain aussi, pour comprendre que sa chérie (sa chérie ??? Bof) va mal.
Et qu’il faudrait qu’il mette la main à la pâte et l’encourage de la voix, au lieu de se comporter en petit patron acariâtre, inspecteur des travaux mal finis.

Mais le revoilà dans la cuisine, au bord de l’évier, affligé.
« Putain mais tu fais chier à la fin ! Combien de fois je t’ai dit qu’il fallait pas laisser mon opinel au bord de l’évier parce que l’acier de la lame rouille ! Combien de fois faut que j’te l’répète !!! ».

Au bord de l’évier, et dans l’évier, aussi, une montagne impressionnante de vaisselle, non faite, attend preneur.

L’opinel en fait partie. Monsieur l’Adulte n’est même pas capable de laver son couteau, et reproche à sa domestique personnelle de l’avoir laissé là où il l’a mis ?

Ainsi, tous les soirs, Mickaëlle assiste au ping pong mortifère entre les Adultes, ces personnes de haut rang dans le foyer, qui doivent lui servir de modèle pour s’insérer dans la société, lui apprendre les règles du savoir vivre et de la vie en commun, l’aimer et s’aimer entre elles …


Heureusement, un jour, arrive Plume, le chat.

Plume, lui, est civilisé.

Alors Mickaëlle achèvera de quitter le monde des humains, la misère des voix vulgaires, pour suivre l’exemple de Plume, le silencieux, le grâcieux, au milieu de cette porcherie innommable.


Mais revenons à la dispute du soir.

Les verres y sont tous passés, à force. Et les cris de Mickaëlle, aussi : au fil du temps, ils s’avèrent, en effet, de plus en plus, vains. Voire elle se fait tancer, puis punir, par Madame l’Adulte, lorsqu’elle tente de faire, ainsi, cesser les hostilités. C’est qu’ils y tiennent, ces Adultes, à leur guerre mortifère …
A détruire leur foyer.

Quelle stupidité.

Non.

C’est encore en-deçà de la stupidité.

Il n’y a même pas de mots, pour décrire ce que c’est.

Mickaëlle, malgré tous les mots qu’elle connaît, est en train, je crois, de sécher …

Plus tard, quand elle sera au lycée, le jeteur d’objets ce sera lui : lui, l’Adulte honorable, respectable et responsable de par son rang. « Papa ».


Mais ce seront d’autres objets.

Un peu comme dans ce film, dont j’ai retrouvé le nom : Lucien Lacombe.

Moi, Mickaëlle, j’ai vu ce film, quand j’étais enfant. Et je me souviens très bien.

C’est ce moment, anecdotique peut-être, mais inoubliable pour moi, qui passais mon temps à construire les maquettes d’avions de guerre fournies en kit au bureau de tabac, quand il y avait un peu d’argent pour, tout de même, m’en offrir une. Ce moment où Lucien Lacombe, le collabo sadique, voit la splendide maquette de bateau, qu’il a du falloir des heures à son bâtisseur pour construire. C’est minutieux, une maquette de bateau grande comme cela, avec tous les mats, toutes les voiles, tous les ponts. Vous ne vous rendez pas compte. Bien plus complexe que l’avion de guerre en plastique à coller et peindre du bureau de tabac (colle pour maquettes, peinture pour maquettes).

Lucien Lacombe prend la maquette dans ses mains, et la regarde, sous le regard mi-inquiet de son constructeur.

Il lui dit que c’est une bien jolie maquette.

Puis il la brise par terre, et il part.

C’est toujours plus facile de détruire que de bâtir. Des heures et des heures pour construire cette maquette. Une seconde pour la réduire en miettes.

Gratuitement.


Et l’Adulte prénommé « papa », là, a un objet dans les mains, qui va finir par terre, de la même manière, mais en plus spectaculaire, sans la surprise : il faut faire durer l’instant, l’éternel instant où l’objet est en l’air, avant de toucher terre.

Durant cet instant, la propriétaire de l’objet crie, supplie.

Mais l’objet touchera terre, et s’y brisera.

A chaque fois, c’était un objet important, pour elle. Pas un verre remplaçable. Un objet important.

Un jour, l’Adulte prénommé « papa » s’est même attaqué à un objet de Mickaëlle.
Mais Mickaëlle affectionnait, à cette époque, allez savoir pourquoi, les objets résistants.
L’objet a eu quelques plaies et bosses, en l’occurrence, un pare choc un peu tordu par ci, un aileron arrière un peu abîmé par là. Mais les autocollants-hologrammes lui firent un look d’enfer, et lorsque la manette « high speed » de la radio-commande était actionnée, aileron arrière tordu ou non, le bolide fonçait toujours aussi bien sur l’asphalte, en bas de l’immeuble de béton rose. Bon, pas longtemps, parce qu’à cette époque, les piles des voitures radio-commandées, elles s’usaient hypervite. Surtout quand on utilisait « high speed »…
Après, c’était reparti pour 8h de rechargement des accus, avant de pouvoir recommencer …


Le - bref -intermède ludique au milieu de l’enfer étant terminé, il me faut préciser que la misère des voix vulgaires ne fit que s’aggraver au fil de ces années.

C’est ainsi qu’en plus des objets, lorsque Mickaëlle était au lycée, les humains pouvaient être visés. En l’occurrence, l’humain prénommé « maman » l’était.

Alors, tout comme jadis je m’interposais par mes cris, je m’interposais, ici, par un acte : au moment où monsieur l’Adulte levait le bras pour frapper madame l’Adulte, moi, l’Enfant (car même à 16 ou 17 ans, on reste de rang E, subalterne, incapable), je frappais ce bras levé.

Ainsi, la fureur du connard qui était censé m’apprendre les bonnes manières et comment m’insérer dans le monde humain Adulte, changeait de cible : je devenais sa cible.

Alors illico, c’était une question de rapidité.
J’étais déjà dans l’entrée.
J’avais déjà pris mon manteau. Ouvert la porte. Fermé la porte (en fait, claqué, car dans ce foyer, la coutume était de claquer les portes, longue habitude bien incrustée, tant et si bien qu’aujourd’hui encore, mes voisin.e.s me font la gueule parce que je claque, machinalement, la porte lorsque je pars de mon domicile …).
Le temps de tout cela, j’avais senti l’homme du foyer à ma poursuite dans l’appartement.
Et entendu le, terrible, « ‘riiiiii !!!!! Rattrape-là !!!!! » de celle que j’avais ainsi protégée : « maman ».
En guise de tout remerciement.

Alors la nouvelle cible de la fureur – moi – s’étant éclipsée de la sorte, il ne leur restait qu’à se calmer et se réconcilier sur mon dos. Cependant que je passais une heure, deux heures, trois heures, à marcher dehors, dans la nuit, froide, ou tiède selon les saisons, jusqu’à me rendre au constat, une fois de plus, que je n’avais pas d’autre endroit où aller dormir que là : là, chez ces gens-là.

Alors, vers minuit passé, je me décidais à rentrer. Je les retrouvais installés devant la télé, ou bien seulement lui. Et je les laissais dans leur monde enfin pacifié, provisoirement pacifié : je passais dans le couloir, jusqu’à ma chambre, et, comme d’habitude, poussais soigneusement mon étendage de linge en colonne contre la porte, pour rendre, le plus possible, l’entrée du lieu difficile.
Le week end, sûrement, j’entendrais encore “maman” m’expliquer, de son ton le plus ulcérant: « mais voyons, mon poussin, tu n’es pas encore Adulte ! C’est nous, les parents, c’est quand même nous, qui savons ce qui est bon pour toi ! ».

Oui maman.

Sûrement.



***

En bas de l’immeuble, Mickaëlle, cachée entre le buisson et le mur de béton rose, pleure dans son coin.

La voisine du rez-de-chaussée a renoncé à s’intéresser à elle, enfin.

Enfin tranquille.

La voisine du rez-de-chaussée, de toute manière, elle est comme les autres voisin.e.s.

Parfois, je les croise dans l’immeuble, dans les escaliers, dans le hall, etc, au fil des années que j’y passe.

Nous nous croisons, sans un mot.


C’est bien plus tard, lorsque nous déménagerons, qu’une étrange coutume me frappera, dans notre nouvel immeuble : à chaque croisement de la sorte, les gens m’y disaient « bonjour », ou bien « bonjour Mickaëlle ».

Ayant passé toute mon enfance à croiser des gens qui ne me disaient rien, j’étais étonnée : ici, on se dit « bonjour », juste parce qu’on se croise dans l’escalier ? Vraiment étrange, ce nouvel immeuble.


Au bout de quelques mois, je compris ce qui fut le fin mot de l’histoire : les gens qui prononçaient « bonjour » lorsque je les croisais dans l’escalier, s’étaient raréfiés. Un à un, inexorablement, ils se transformaient en gens comme dans mon ancien immeuble : muets.

Alors d’un coup, je compris tout : dans mon ancien immeuble, ils disaient bonjour à tout le monde, sauf à « nous ». « Nous » : les gens de ma famille, de l’appartement où j’étais forcée de revenir, les soirs, à minuit, pour dormir.

Les gens de l’appartement où monsieur l’Adulte, tous les soirs, vociférait et hurlait : tout l’immeuble (de carton pâte) l’entendait.

Dans le premier immeuble, celui de mon enfance, j’appris alors par l’Adulte nommé « maman », qu’il y avait même eu des pétitions faites par les voisin.e.s pour demander … demander quoi ? Qu’on pense à Mickaëlle ou à ses frères et sœurs ?

Non.

Demander qu’on les débarrasse de cette famille, à laquelle j’étais assimilée, quel que soit mon âge et ma position dans l’affaire.



Allez : spéciale dédicace aux voisin.e.s, en passant. Ils.elles le méritent bien.



***


Pendant ce temps, durant les années 1980, sortie d’un livre, voilà la panthère des neiges, qui, tel un gros chat angora, civilisée, gentiment, vient voir l’enfant derrière son buisson.

Et ne lui dit rien, mais commence par se lover contre elle et ronronner, tranquillement.

Alors Mickaëlle, petit à petit, cesse de pleurer, et la panthère lui dit : « tu peux venir avec moi, si tu veux. J’habite dans la montagne, porte des Alpes, l’entrée est sous le pont de l’autoroute. Tu vivrais parmi nous, je t’apprendrais nos manières. Tu pourrais devenir toi, au lieu de devenir comme eux sont devenus. C’est triste, n’est-ce pas, une telle ruine ? ».
Mickaëlle acquiesce de la tête, sans mot dire, car il n’y a pas de mots pour dire cela de toute façon.

Dans le salon, le tiroir délabré du living contient les papiers des factures impayées, la moquette la poussière non nettoyée. C’est la gabegie du foyer, tout ça parce qu’un Adulte n’a pas été capable de faire preuve de bienveillance envers la fée du logis alors qu’elle n’en pouvait plus, ni de prendre soin d’elle et du logis.
Tout ça parce qu’il n’avait pas appris à être à son tour la fée du logis. Tout ça parce qu’il ne savait pas prendre soin d’autrui, mais juste percer les trous dans le mur en béton à la perceuse (« un travail d’homme ») ou entretenir la voiture.
Tout ça parce qu’il ne concevait pas de passer le balai, de laver la vaisselle. Mais il faut dire que déjà, sa mère était choquée qu’il repasse lui-même ses chemises …
Il devait être de rang A+, alors.




La panthère, d’un pas soyeux et silencieux, se glisse hors du buisson, suivie par l’enfant Mickaëlle, qui a alors environ 8 ans.
A travers le livre, elle arrive porte des Alpes, et nous rejoint, ici, dans la grotte d’où je vous écris, dans mon bureau avec sa plume noire trempée dans l’encre, noire, son éclairage à la bougie pour l’instant (en attendant le retour du renard), dans la salle située au fond, en un endroit retiré, pas loin de la salle aux chauves souris, et juste à côté de celle aux peintures rupestres.
D’aucuns diront que cela manque de fenêtres, mais la grotte, en haut de la montagne de Nulle Part où nous sommes, est à température constante (19°), et bien sèche, cependant que dehors, c’est un peu le blizzard et la tempête de neige, à cette altitude, en cet instant.

« Comment t’appelles-tu ?
-Mickaëlle.
-C’est un drôle de nom, pour une petite fille comme toi, ça. D’où le tiens-tu ?

-C’est le nom qu’on ne m’a pas donné.

-Ah. Je vois. Mickaëlle sans nom, dans la grotte de la montagne de Nulle Part, dont l’accès se fait par la porte des Alpes …
-Non, c’est pas sans nom, c’est le nom qu’on ne m’a pas donné, et je le prends pour cette histoire, c’est tout. »


Mickaëlle, a l’heure où j’achève d’écrire le récit qu’elle m’a alors fait, dort tranquillement dans la grotte où nous avons élu domicile.

Et moi, cependant que tout le monde dort, et que les chauves-souris sont sorties dehors en passant, tout à l’heure, devant mon bureau, comme elles font chaque soir au crépuscule (le vol est très effrayant, tout en zig zag, mais elles ne frôlent jamais ni moi, ni le bureau, ni les bougies, grâce à leur vision high tech par émission d’ultra-sons), j’écris, dans la nuit.

La panthère, qui est un chasseur diurne, digère le bouillon du soir : viande de bouquetin aux herbes de montagne. Un peu monotone, à force. Mais ici, ce sont les seules proies qu’elle parvient à ramener, et pour le supermarché, il faut redescendre tout en bas, et franchir la porte, et, surtout, avoir des sous, c’est un peu compliqué. Enfin, le renard est en train de s’en occuper, à sa manière, mais ceci est une autre histoire, qui sera peut-être contée une prochaine fois.



Au mur, pas loin, est étendue la peau de vipère de Sibérie, et le venin, dans sa fiole, repose sur une table de pierre naturelle, en attendant que l’apothicaire redevienne un apothicaire digne de ce nom, et, pour la peine, monte ici afin de conclure le marché.

Pour venir là, nous avions donc franchi le brouillard, derrière la porte des Alpes, dessinée par Exu et Shiva avec des craies piquées dans le campus (par le renard). Mais j’ai oublié de préciser un détail important : avant le brouillard, près d’Albertville, pas loin au-dessus de Frontenex, nous sommes passé.e.s devant un petit village à flanc de pente.
Dans ce petit village bucolique,
A la vue magnifique,
a vécu au début du 20e siècle un homme prénommé Alfred S., photographe.
Il habitait un hameau de 40 personnes, et personne ne l’a empêché là de se comporter en homme violent envers sa femme. Alors l’histoire a tourné à la tragédie, sans mort.e.s, mais avec des mortes vivantes sous sa coupe peut-être.
Longtemps, je me suis demandée comment cela était possible, de telles violences, dans un hameau de 40 personnes …

… et puis je me suis rappelée des qualités des témoins de naissance, vus dans le registre d’Etat Civil de la commune : Alfred S., et ses ascendants, prenaient pour témoins un « cultivateur », ce qui est ordinaire pour un village de l’époque, et, tantôt « l’instituteur », tantôt « Monsieur X, clerc de notaire ».

Alors j’ai compris : Alfred S., devenu photographe à une époque où c’était un investissement horriblement cher, et issu d’une lignée traditionnellement liée aux notables du village (hors curé ..).

Intouchable.

Pourtant, il n’y a pas de tombe, au village … intouchable le temps de la tragédie, alors.

Quel gâchis.

Entrant dans le brouillard, nous avons laissé ce gâchis derrière nous, pour aboutir en haut, dans la montagne enneigée et inhospitalière où seule la panthère des neiges parvient à survivre en cette saison.

Là, une fois le brouillard franchi, j’ai rangé la corde sur mon épaule, et nous avons avancé jusqu’à la vieille grotte. Le repaire de brigands, comme ils disent, les gens du bas.

Cela faisait longtemps, qu’elle n’avait pas servi, celle-là.

Depuis la préhistoire, ce lieu fut habité, utilisé, par intermittence, par les gens qui avaient à franchir la porte des Alpes pour garder leur indépendance.
C’est ainsi qu’il contient ces peintures rupestres, qui participent présentement à mon encre, par leur présence proche. Mais aussi ces bougies, et, mais cela, c’est moi qui l’y avais amené jadis, mon bureau, ainsi que les tentures au mur de la pièce.

Et, cependant que la neige tombe au-dehors, accompagnée d’une des pires bises qui soit, je vais reprendre un peu de bouillon de bouquetin aux herbes, avant d’aller, à mon tour, dormir.


En bas, dans la plaine, à la délectation du renard qui n’aime pas le bouquetin, mais seulement les chiffres et graphiques statistiques je le rappelle, une grande entreprise de normalisation chiffrée est en cours.

Il y est question de rangs, A B C etc, et de notes, échelonnées de A+ à C.
L’autre jour, dans le tram, l’on m’a reproché d’être « complètement en-dehors de la réalité », en ne tenant pas compte, dans mes présents écrits, de ces éléments qui s’imposent à tou.te.s.

A tou.te.s ?

Mouais. J’ai bien l’impression que l’Empire n’a pu franchir ni la porte des Alpes, ni le rideau de branches de saule, ni, pis encore, le brouillard au flanc de la montagne.

Si l’empereur veut nous noter, qu’il monte, pour voir !


Une seule adresse : « la grotte de la montagne de Nulle Part, Porte des Alpes, entrée sous le pont de l’autoroute, tirez la chevillette et la bobinette cherra, bouillon de bouquetin aux herbes de montagne pour tou.te.s à volonté ».

Que demande l’AERES ? Tout de même pas des frais de déplacement pour venir ?

Allez, à demain si vous le voulez bien.

Sophie Perrin





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