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mercredi 26 décembre 2012

"Les grammaires du mépris : p'tite leçon de conjugaison..."


Mépris : sentiment par lequel on juge quelqu'un ou quelque chose condamnable, inférieur, indigne d'estime, d'attention.

Courriel du 16 septembre 2010, 18h25 (extrait)
Objet : les grammaires du mépris : p'tite leçon de conjugaison

[Le courriel commençait notamment par une présentation de Laurence Roulleau-Berger, sociologue à Lyon 2 spécialiste notamment de la Chine, et de Michel Agier, anthropologue ayant étudié le traitement réservé aux réfugié.e.s, notamment dans les camps ouverts à leur destination.
L’expression « grammaires du mépris » a pour auteure Laurence Roulleau-Berger, au cours d’un séminaire qui venait de se dérouler alors, et où Michel Agier fut également intervenant.

Concrètement, mon présent billet comporte donc trois parties :

- un début général sur les "grammaires du mépris", mais qui vient très rapidement sur la police. J'y ai fait un ajout assez massif, entre crochets, car je pense que mon point de vue de l'époque était surtout de la langue de bois médiocre, et injustement blessante pour la profession visée. Je rectifie donc mon erreur en complexifiant le propos via ces ajouts. Les remarques des un.e.s et des autres sont bien sûr les bienvenues dans les commentaires (dans le respect de toutes les personnes fréquentant le blog, bien sûr).

- une deuxième partie évoque, via une citation de mon travail d'anthropologie de master, la question d'un autre mépris : celui qui, en qualifiant la "Science", par exemple psychiatrique et expertale psychiatrique, disqualifie et même stigmatise toute autre parole. En particulier toute autre parole...jeune, stagiaire, et, pis, ayant été victime d'agressions sexuelles incestueuse, donc "subjective" sur le sujet, face à "l'Objectivité" de "la Science"...ah l'expertise psychiatrique, gonflée comme un bibendum michelin ?
Je me propose ici d'aider à la dégonfler quelque peu, parce que la modestie...

...lui siéra mieux.

- une troisième partie revient sur ce qui se passe, pendant ce temps, pour la parole des personnes ayant été victimes d'inceste, une fois devenues adultes, en France, au 21e siècle : interdites de parole par la loi elle-même, car "prescrites"...et cela ne pose problème à personne ?
Cela devrait, pourtant, car comme le montre la recherche citée, les conséquences sont importantes et graves.

Mais commençons par le séminaire...]

Ce séminaire a évoqué des thèmes, qui s'avèrent d'une actualité brûlante : il a été question des indésirables et de leur "gestion", des possibilités de narration et de subjectivation, de l'autre, de l'étranger, de son rejet parfois, des étranger/e/s, de la parole et des difficultés qu'elle rencontre, de tous ces récits "de courage et de résistance" qui ne seront jamais écrits, de ces relégations de groupes entiers dans ces espaces "à part" dénommés "camps de réfugié/e/s", etc, etc, etc.

Et puis il y avait, dans la feuille de présentation, ce résumé qui expliquait notamment :
"Les épreuves de violence et d'injustice vécues par ces différentes catégories de migrants mettent au jour des grammaires du mépris qui varient selon les contextes sociétaux et qui ne cessent de se redéfinir avec les mondialisations économiques et culturelles".

C'est joliment dit.

Commençons donc à conjuguer la grammaire du mépris, liée, pour les migrant/e/s et tou/te/s les autres groupes méprisés, à ces épreuves de violence et d'injustice finalement si banaux, qui montrent surtout la capacité de violence et d'injustice de notre société envers des personnes humaines comme vous et moi. Avec une pensée toute particulière, avant de commencer, pour les jeunes français/es qui sont jugé/e/s pas assez "de souche", et subissent aujourd'hui même, dans "notre pays" (cf rapport d'amnesty international sur la France), ce qu'il faut bien nommer un harcèlement discriminatoire quasi-quotidien de la part de celle qu'ils appellent "la boulice". Ces jeunes que la consonance de leur nom, pas assez de souche elle non plus sans doute, conduit souvent à considérer comme "pas comme nous", c'est à dire "moins que nous". Juste bon/ne/s, peut-être, à nettoyer nos toilettes, comme le faisaient leurs parents immigré/e/s …

Parfois, pire, le mépris et sa grammaire conduisent à la mort : Bouna Traoré (15 ans), Zyed Benna (17 ans), morts dans un transformateur électrique où ils s'étaient réfugiés pour fuir "la boulice". Un mois de saccage de son propre lieu de vie, en novembre 2005, dans beaucoup de banlieues françaises, seule manière trouvée de protester contre ces morts. Plus de 2000 interpellations, quelques morts de plus, tout de même, du fait des incendies et émeutes. Les relations entre les gens dans les quartiers concernés encore plus dégradées, ensuite (j'habitais en banlieue à ce moment-là, je précise). Et il y a quelques jours, je lis sur internet, en titre, que les policiers ont, comme d'habitude, été jugés coupables de rien. Toutes les vies en France, n'ont décidément pas la même valeur.

[Nota : depuis que j’ai écrit ce passage, du temps a passé, et j’ai fait de nouvelles rencontres, acquis de nouvelles connaissances. Notamment :

-          je sais que les flics sont mort.e.s de frousse à l’idée d’être révoqués de la fonction publique pour avoir fait leur travail et du se défendre. C’est ce fort sentiment d’insécurité (et non d’impunité) de leur part, qui a induit chez eux le mouvement collectif de ras le bol du printemps 2012, qui au départ avait pour but d’obtenir que le policier auteur du tir soit muté, et non suspendu de poste et de traitement, durant l’instruction de l’affaire et jusqu'au verdict, afin que la présomption d’innocence soit respectée. Puis durant ce mouvement, certains syndicats et certains collectifs de policier.e.s mobilisé.e.s ont avancé la revendication d’une « présomption de légitime défense pour les policiers », ce qui est assez différent de la revendication précédente.
N’ayant à ce jour aucun chiffre concernant le taux annuel de révocation de policiers, je n’ai aucun moyen d’aller plus avant, pour l’instant, dans l’exploration de ce paradoxe entre un fort sentiment d’insécurité, parmi eux, et notre vécu à « nous » de « policiers dans l’impunité », bien réel lui aussi.

-         les policier.e.s aussi ont des morts, qu’ils perçoivent comme méprisés par la société, car « tout le monde s’en fiche ». Ce mépris semble, pour eux.elles, inclus dans celui qu’il vivent de notre part envers leur profession (en gros, « la police, c’est le mal », alors qu’eux, se pensent comme au service des citoyens et de la loi, en prenant des risques y compris physiques, très concrets, pour que loi et personnes soit respecté.e.s).

Ces morts de leur côté, ce sont les mort.e.s en service. Exemples parmi d’autres : celle de Reynald Caron, Eric Lalès, ou encore Alicia Champlon et Audrey Berthaut, qui montrent bien que les flics ne sont pas en train de se poser en martyrs à bon compte, mais que au contraire, c’est bien réel, qu’ils prennent des risques physiques très concrets, pas pour maltraiter les gens (des langues vipérines pourraient remarquer "normal, maltraiter, c'est pas risqué, ça..."), mais simplement pour que lois et personnes soient respectés, et parfois décèdent sur des opérations pour "des broutilles"... comme un sac à main, des surgelés, dérobés, ou une embrouille autour d'un manège.

Je vois ici un maçon qui m’objectera que dans sa profession aussi, il y a beaucoup de morts, et que ce n’est pas joli joli. Pourtant, les accidents du travail dans la maçonnerie (statistiques 2010 en cliquant sur le lien), personne n’en parle non plus : c’est aussi du mépris. Alors finalement, les flics ne sont pas plus à plaindre.

Je réponds que le maçon est dur, façon béton, et qu’il faudrait étudier, comprendre, parler de l’impact de ces morts sur le vécu du travail au quotidien, dans chacune de ces professions, pour bien appréhender leur gravité, bien réelle, pour les collègues du.de la décédé.e.

Une différence entre l’accident du travail dans la maçonnerie, et le décès dans la police, est que dans la maçonnerie, il s’agit « d’accidents », dûs souvent à la vitesse du travail qui interdit le respect des règles de sécurité semble-t-il, cependant que dans la police, il s’agit, la plupart du temps d’assassinats directs, intentionnels, ce qui peut induire un vécu très différent (et je n'ai pas dit "plus grave chez les uns ou chez les autres", hein). 

 
Zyed et Bouna, un hommage


 
 
-          les policiers eux.elles-mêmes, peuvent être à leur tour acteurs.trices du mépris. A commencer par le mépris pour la vie des « bâtards », des « racailles », voire des « crapauds » (termes plus ou moins synonymes, dans un certain jargon professionnel peut-être à questionner, de « délinquant présumé » - sur le terme "crapaud" et son usage récent, voir le très intéressant point de vue d'un ex-officier de police, démissionnaire, dans cet article, partie 4 intitulée "Et la justice ?"). Exemple : les morts de Zyed et Bouna sont insignifiantes. Un jeune militant, un camarade, borgne suite à un impact de flashball aura reçu quant à lui « une leçon d’éducation civique » pour certains, pour d’autres, « Ca fait partie des risques quand on choisit d’affronter la police et de troubler l’ordre public », enfin certains s’opposent aux précédents, n’acceptant pas ces propos : la police est, aussi, un peu diverse des fois.

Mais perdre un oeil en rentrant de manif, ou perdre la vie en rentrant chez soi après avoir fui,
par peur d'être embarqué pour un mauvais quart d'heure un soir de ramadan, dans le cadre de relations dégradées avec la police (lire un récit ici de cette fuite et de ses raisons réelles), c'est aussi beaucoup pour, finalement, "des broutilles"...et pas en service. Juste dans sa vie quotidienne ou/et dans son engagement...civique, car défendre le droit à l'éducation pour tou.te.s comme le faisait notre jeune camarade à Toulouse, c'est bien de ce registre, ni plus, ni moins !
Alors la première leçon d’éducation civique ne devrait-elle pas, dans un pays qui a pour devise « liberté, égalité, fraternité », consister dans le rappel que la présomption d’innocence est valable pour tou.te.s, y compris pour les présumé.e.s racailles, bâtards et crapauds ?
Je n’accepte pas que les morts de Zyed, Bouna, Wissam, et tous les autres, soient insignifiantes, ni que leur mémoire soit salie de qualificatifs infâmants. Et je n’accepte pas non plus les slogans du type « un bon flic est un flic mort », et le manque de respect pour les morts en service. Je rappelle avec les flics que les truands sont « des capitalistes acharnés » (sauf, peut-être, Alexandre Marius Jacob et quelques autres qui volaient "pour la Cause" et non pour eux...).
Je rappelle enfin avec Renaud, qu’une vie vaut une vie.


 
Je refuse de participer à la conjugaison des grammaires du mépris, avec qui que ce soit ici.

-       A gauche et à l’extrême gauche, lorsque l’on parle du racisme, on focalise souvent l’attention sur les contrôles d’identité au faciès. C’est une vraie question, qui questionne les « profils » pensés par les flics comme « susceptibles d’être délinquants ». Mais pour les personnes victimes du racisme, ce dernier est en réalité agi dans la société tout entière : lors de l’attribution de logement, lors de la recherche d’un emploi, dans la salle de classe à l’école, auprès des différentes administrations, dont la police fait simplement partie. Lorsqu’il s’agit de la police, c’est très probablement plus mal vécu, plus violent dans les effets, du fait de la fonction d’autorité et des moyens de coercition y compris physique que cette dernière a, et dont elle peut user. Les conséquences peuvent être plus graves également, exemple les morts suite à violences policières.
Pourquoi nous contentons-nous, bien souvent, de dénoncer le racisme agi par des policiers, et ne dénonçons nous pas également celui agi dans d’autres administrations ?
Est-il plus dur, pour des camarades par exemple enseignant.e.s, d’entendre que des collègues – leurs propres collègues – peuvent être aussi racistes que le plus condé présumé de la maison poulaga (rappel : condé est le verlan de « des cons », mine de rien) ? Et avec quelles conséquences sur l’image que ces jeunes là auront de l’école – en plus bien sûr, de celle qu’on sait qu’ils.elles ont de la « boulice » ?

 

Fabe - "les élèves n'ont pas trop la haine ?
Ils n'ont pas trop la haine ? Ils n'ont pas trop la haine ?..."

 
Le racisme est pourtant prohibé, vis à vis des usager.e.s, dans toute la fonction publique, il me semble, et n’est pas nécessairement proportionnel au nombre de fautes d’orthographe moyen du corps professionnel évoqué.
 
-      Dernière chose : le rapport d’Amnesty International. Sur un forum, un policier m’a répondu par des arguments concernant les témoignages cités, à charge, dans ce rapport.
Ses arguments me semblent mettre un doigt sur une sorte de « faille » de la méthode Amnesty, basée sur les témoignages. Je n’ai pas trouvé quoi y répondre. Je sais que ces violences existent, parce que je connais des gens qui les ont subies. Mais la critique faite par ce policier, me montre que la méthode suivie par Amnesty sur cette question, est à questionner et améliorer. Je précise que sa colle me semble issue de longues années de pratique de l’enquête policière avec audition de témoignages contradictoires entre eux, comme quoi l’intelligence non plus, n’est pas nécessairement corrélée au nombre de fautes d’orthographes présumé.
Le pire, dites, c’est que je n’ai toujours pas de pistes de réponse, six mois après. Et…pas répondu à ce policier, du coup. Pas parce que je me débine. Mais parce qu’il m’a posé une vraie colle, ce flic…motivé par l’agacement suscité par un rapport que, lui, recevait comme stigmatisant – une fois de plus, ai-je presque lu entre ses lignes - sa profession de manière grossière.
Une vraie colle…
 
…ce qui n’empêche que nous allons revenir à la suite de la conjugaison des « grammaires du mépris », via cette fois des extraits de mes travaux de recherche, qui, d'ailleurs, évoquent eux aussi la police : un bon flic, c'est quoi, déjà...?]
Allez, commençons à regarder ce qu'il en est dans mon domaine de recherche à moi, au milieu de tout cet écoeurement.

1)      Une place, parmi d'autres, qui interdit le droit à la parole :

"la place de « victime d’inceste » (ou, plus largement, victime d’abus sexuels), telle qu’elle est construite socialement, est une place délégitimante. Cela est visible par exemple dans l’ouvrage de Liliane Daligand, L’enfant et le diable, accueillir et soigner les victimes de violences, lorsque l’auteure, médecin légiste et psychiatre expert auprès des tribunaux, écrit « on peut noter qu’une jeune stagiaire de la crèche a témoigné de l’attitude de repli sur soi de Noémie, en mettant cela en parallèle avec son propre passé de victime d’abus sexuel » (Daligand, 2004, p 147). Les italiques sont de l’auteure, et sa conclusion est, sur cette affaire, que « les conséquences du signalement ont provoqué des phénomènes d’angoisse et une souffrance psychique chez tous les membres de cette famille » (Daligand, 2004, p 149). Voilà une bien lourde culpabilité à porter pour la jeune stagiaire, ex-victime …

Les seules autres italiques figurant dans le chapitre « pièces » où est évoquée la « jeune » « stagiaire » au « passé de victime d’abus sexuel » - rien que cela n’en jetez plus (!), concernent l’examen médical qui conclue à « l’absence de lésion génito-anale » (donc « RAS »), et celles d’une expertise pédopsychiatrique qui conclue à un développement non troublé de l’enfant, tout en signalant une situation de souffrance « par rapport à un déséquilibre relationnel intransmissible » (Daligand, 2004, p 147).

Il faut remonter plusieurs pages en arrière, donc sortir du chapitre « pièces », pour lire qu’à la crèche, « la directrice aurait fait « dire des choses » à Noémie qui présentait des irritations vulvaires depuis environ un an. Noémie a eu également un herpès buccal et la directrice a suspecté des abus sexuels. » (Daligand, 2004, p 144). D’autres « signes d’alerte » suivent, aboutissant à ce que « Finalement, un médecin de la PMI (Protection Maternelle et Infantile) les aurait obligées à faire un signalement à la DDASS, puis au procureur de la République. » (Daligand, 2004, p 145).

On le voit, en réalité, le signalement ne s’est pas fait de manière si « intempestive » qu’il y paraît[1], il a fallu une accumulation de personnes, pas toutes « jeunes », « stagiaires », voire, peut-être pire, ayant un « passé de victime d’abus sexuel », pour arriver à ce résultat.
Résultat que Liliane Daligand classe dans un chapitre de son ouvrage intitulé « Signalements intempestifs et fausses allégations ». Il s’agit ici du signalement intempestif.
Le chapitre commence, en outre, ainsi : « Des observateurs sans expérience mais alertés par les médias ou responsabilisés par leur administration font, sur des signes souvent minimes qui donnent prise à leur imagination, sans contrôle, sans critique préalable, des signalements non fondés. » (Daligand, 2004, p 143).

Et ce qui est important pour nous ici, le fait qu’une personne « jeune », « stagiaire » (donc inexpérimentée) et au « passé de victime d’abus sexuel » ait évoqué que l’attitude de Noémie lui rappelait ses attitudes à elle lorsqu’elle subissait des abus, est utilisé comme pièce « à charge » pour nous démontrer, presque mathématiquement, ce caractère intempestif du signalement.
J’emploie à dessein l’expression « démonstration mathématique », car dans l’ouvrage, sur l’ensemble des cas d’expertise développés, jamais Liliane Daligand ne fait part du moindre doute éprouvé par elle : ses décisions, ses diagnostics, sont justifiés exclusivement, en réalité, par des démonstrations à sens unique, où jamais les points de vue divergents d’avec celui retenu ne peuvent trouver le moindre crédit, ni même, d’ailleurs, la moindre existence. Le signalement est intempestif, il s’agit de fausses allégations, il s’agit d’un signalement justifié : j’en suis sûre, nous affirme-t-elle à chaque fois. D’ailleurs, elle ne l’écrit même pas : si nous lisions « j’en suis sûre » sous sa plume, nous pourrions en effet, au moins, commencer à penser : « ah, elle aurait donc pu ne pas être sûre ? ».
L’ouvrage apparaît alors comme une entreprise d’auto-renforcement de sa légitimité par cette personne déjà légitime de par ses statuts de médecin légiste et expert psychiatre.
Insidieusement, nous avons donc effectué là « un déplacement depuis la question de la vérité vers la question du pouvoir – et du pouvoir de parole en particulier » (Michel Agier, 2006, p. 156). Mais cela, Liliane Daligand ne nous le dit pas, nous laissant accroire que le pouvoir, et en particulier celui qu’elle exerce, détient la vérité." (Perrin, 2010, pp 41-42).

2) le pouvoir d'interdire le récit, et ses conséquences :

"quand il y a prescription, les incesté/e/s sont tout à fait officiellement contraintes au silence. Eva Thomas relate cette découverte qui est l’objet de son deuxième livre :

« Elle vient de relire ce qu’on en disait dans la presse (…) « le procès de la honte », « la mémoire violée », « le non droit à la parole ». (…) Le président a rappelé chaque fois aux témoins : « vous chercherez autant que faire se peut, dans votre déposition, à ne pas témoigner sur la vérité des faits diffamatoires, puisque la preuve en est interdite. » Il est interdit de parler publiquement de faits prescrits non jugés.
C. a parlé à la télévision des viols incestueux subis dans l’enfance, elle en a parlé sans donner son nom, ni le lieu [mais à visage découvert]. (…) Son père a porté plainte en diffamation et maintenant C. est là, assise au banc des accusés, c’est elle la « prévenue » et son père a le droit de l’attaquer et de demander des dommages et intérêts.
L’avocat de C. résume la situation : « le père vient demander publiquement réparation, en honneur et en argent, des viols qu’il a commis sur sa fille ».
Mais cette phrase-là est aussi interdite, en principe. La vérité est interdite de tribunal aujourd’hui. » (Eva Thomas, 2004, pp 25-27).

Suite à ce procès qui a eu lieu en juin 1989, et a suscité l’indignation, les délais de prescription ont été allongés une première fois pour les viols et agressions sexuelles sur mineur/e par ascendants ou personnes ayant autorité.

Le problème de fond subsiste néanmoins : tou/te/s les incesté/e/s pour lesquelles il y a tout de même prescription aujourd’hui, comme Paulette, Aurélie ou Danielle, sont exposées au même risque, si elles parlent publiquement, tant que leur incesteur est en état de porter plainte.

Finalement, on peut remarquer avec Axel Honneth que « il s’agit [là] des modes de mépris personnel dont un sujet est victime lorsqu’il se trouve structurellement exclu de certains droits au sein de la société. [ici, celui de pouvoir, à minima, témoigner, faire récit d’un crime subit] (…) l’expérience de la privation de droits est typiquement liée à une perte de respect de soi, c’est à dire à l’incapacité de s’envisager soi-même comme un partenaire d’interaction susceptible de traiter d’égal à égal avec tous ses semblables » (Axel Honneth, 2000, pp 163-164), or, « parce que l’idée normative que chacun se fait de soi-même – de son « moi », dans la terminologie de Mead – dépend de la possibilité qu’il a de toujours se voir confirmer dans l’autre, l’expérience du mépris constitue une atteinte qui menace de ruiner l’identité de la personne tout entière » (Axel Honneth, 2000, p. 161).

La parole et ses effets : généalogies de l’inceste

D’autre part, ce problème de fond s’avère important aussi parce que c'est, précisément, quand d'autres parlent des abus sexuels subis, que la plupart des incestées que j'ai écoutées peuvent nommer ce qui leur a été fait. Lydia lit, adolescente, le témoignage de Nathalie Schweighoffer, violée par son père aux mêmes âges qu'elle, ce qui lui fait comprendre que ce qu'elle subit s'appelle « être violée par son père ». La fille de Paulette, entendant le témoignage d’Eva Thomas à la télévision, explique à sa mère après des années de silence, que l’histoire d’Eva, c’est aussi son histoire à elle. C’est ainsi que Paulette prend contact avec SOS inceste, pour sa fille … et en discutant avec les membres de l’association, intègre que le « péché mortel » dont elle était coupable se nommait en fait abus sexuel dont elle était victime, assimilable à un inceste. C’est une émission de Delarue sur ce thème, qui permet à Aurélie d’en parler à son frère cadet. Quant à Danielle, c’est en 1996 qu’elle a 20 ans et parle, ce qui peut peut-être expliquer le mot « pédophilie » mis par ses mère, grand-mère et beau-père, sur les exactions de Mr Tromosh, mot repris par elle pour nommer ces exactions : c’est en 1996, précisément, que Marc Dutroux et la pédophilie sont sous le feu des projecteurs médiatiques.

Pédophilie, viol par le père, inceste : des mots prononcés dans l’espace public via émission télévisée ou livre, qui permettent aux incestées de « penser aux viols comme à des viols » (Dorothée Dussy et Léonore Le Caisne, 2007, p. 17), et plus largement aux abus sexuels comme à des abus sexuels. En revanche, la variété des mots utilisés pour qualifier ces abus montre que l’assertion selon laquelle « Tous [les enfants], victimes ou non, savent que l’inceste est interdit » (Dorothée Dussy, Léonore Le Caisne, 2007, p. 16, souligné par moi) est fausse aujourd’hui, tout comme elle l’était lorsque Marie-Pierre Porchy constatait : « dans le cadre de mon activité professionnelle, il m’est arrivé de faire des interventions scolaires au titre de la prévention de la délinquance. Certains établissements scolaires ont ainsi souhaité que je sensibilise les enfants à la prévention des abus sexuels. J’ai découvert, avec une certaine stupeur, que de nombreux enfants ignoraient non seulement le terme même d’inceste, mais également sa prohibition elle-même » (Marie-Pierre Porchy, 2003, p. 25). Bien sûr, si le mot n’est jamais prononcé, comment peut-il être connu et pensé, au premier chef par les enfants incesté/e/s à qui l’incesteur explique, comme à Danielle par exemple, que leur relation, c’est un peu comme dans le film « les oiseaux se cachent pour mourir », donc permis et tout à fait normal ?

Mais le témoignage public d’autres incesté/e/s, ou bien « parfois un policier ou un juge qui, lors d’une allocution télévisée ou dans un entretien publié, relate une affaire d’inceste, notifi[ant] qu’il s’agit d’un crime (…) [ou encore] Par la légitimité de son écoute, le psychanalyste. » (Dorothée Dussy et Léonore Le Caisne, 2007, p. 18), s’ils permettent de penser aux abus comme à des abus, permettent également, ensuite, de mettre au jour la généalogie de l’inceste, comme cela a été le cas pour Aurélie par exemple.

On se souvient qu’Aurélie avait parlé à ses parents, à 8 ans, des violences sexuelles qu’elle subissait de son demi-frère régulièrement, durant leurs absences. Ce demi-frère a été corrigé à coups de ceinturon par leur père, la mère restant sans réactions. L’affaire a été close ainsi par les parents. Cet incesteur, quant à lui, a continué ses agressions jusqu’à son départ de la maison.

Bien plus tard, en 2002, suite à son début de psychothérapie, Aurélie recontacte sa mère par téléphone. Elle apprend alors que sa mère avait été incestée par un oncle paternel, mais
« Aurélie-[citant sa mère parlant d’elle : ] « Et puis elle est pas forte, parce que moi aussi je sais ce que c’est : j’ai subi ça trois fois [inaudible] », puis elle avait été plus forte que moi parce qu’elle elle était arrivée à garder …
M-Ah ouais ! [ton surpris]
A-Ah ouais, et que moi, j’étais faible »

Faible pour n’avoir pas gardé le secret, la force étant ici de savoir se taire ! Quelle règle !

Stéphane La Branche explique que « Les règles apprises dans des situations bien précises [par exemple d’abus incestueux] et névrosées en viennent à se généraliser et à se pérenniser. (…) Les règles internalisées deviennent la façon unique de vivre, de ressentir, de percevoir et de se comporter avec les autres. Ceci permet aux relations de pouvoir [ici, à l’inceste] de se propager» (Stéphane La Branche, 2003, p. 32).

Voici la suite de la mise au jour de cette propagation : en 2002 également, un soir, Aurélie regarde une émission à la télé en compagnie de son petit frère. C’est une émission de Delarue sur l’inceste. A la fin, elle lui explique que ça lui est arrivé à elle aussi, ce qui est montré à la télé, et demande à ce frère de ne pas le répéter. Il lui répond alors que lui aussi a été abusé par ce demi-frère :

« Aurélie-M’enfin lui il dit « voilà, moi, j’ai subi des choses, mais quelque part, j’ai pas été trop maltraité, hein. Il me dit, voilà, j’ai fait ma vie »

Et toujours avec Stéphane La Branche, je remarque ici que « La dénégation se manifeste dans le silence que la victime s’applique à elle-même, ce qu’elle s’empêche de penser. Elle nie la colère, la peur et même les événements et leur importance. (…) [Mais] lorsque l’enfant nie pour lui-même ce qui s’est passé au sein de la famille, il commence à internaliser les règles de la dynamique familiale induites par l’abus, et à les accepter comme étant les siennes » (Stéphane La Branche, 2003, p. 29).
Aurélie a moins bien réussi dans cette entreprise, c’est probablement pour cela qu’elle passe pour la « faible », la « fragile psychologiquement », la « malade » de la famille, notamment auprès de sa petite sœur.
Lasse de ce statut, justement, elle lui explique lors d’une conversation téléphonique les incestes qu’elle a subis de leur demi-frère. C’est à la suite de cette conversation que la petite sœur retrouve ses souvenirs d’abus à elle …

Enfin, en 2006, après une séance de psychogénéalogie, Aurélie ressent une colère contre elle-même et contre sa mère qui la conduit à l’envoi d’une lettre à cette mère, au demi-frère agresseur, et à sa grande sœur, avec copie pour information à son petit frère et à sa petite soeur.
C’est alors que la grande sœur confie à leur petit frère avoir été elle aussi abusée…en lui demandant également le secret. Secret dont aura vent Aurélie à l’occasion d’une conversation avec ce dernier, car, me précise-t-elle, quand il a bu, il devient plus facilement bavard.

Elle comprend donc là que son demi-frère a abusé de toute la fratrie. Cela la pousse à téléphoner à une des filles de ce demi-frère, qui a deux filles et un garçon, tous majeurs. Sur le coup, cette dernière ne lui répond rien. Mais le soir, elle craque, et va confier au petit frère d’Aurélie que son père, le demi-frère d’Aurélie, l’a abusée elle aussi.
On se souvient alors qu’Aurélie avait pensé à porter plainte, autour de ses 21 ans. Mais qu’elle se disait à cette époque qu’il fallait plus soigner son jeune incesteur que le punir (ni l’un ni l’autre n’a de toute façon pu être tenté). Aujourd’hui, elle regrette ne pas avoir porté plainte alors, quand elle voit le nombre de personnes qu’il a abusé cependant qu’elle pensait être sa seule victime : son opinion est que seule la police peut arrêter cela, sinon, affirme-t-elle, cela va continuer sur des générations.

La nièce d’Aurélie ne voulant pas porter plainte contre son incesteur, ce dernier est toujours dans l’impunité. Aurélie étant de toute façon hors délais pour porter plainte elle-même, conclut, crûment :

« Aurélie-Alors faut attendre la chair fraîche. »

Quant à sa situation vis à vis de sa mère, suite à cette dénonciation de son incesteur dans sa famille, elle transparaît dans les attitudes de cette dernière alors qu’elles sont au chevet de la petite sœur, atteinte d’une maladie dont elle mourra peu après :
« Aurélie-Elle a fait comme si j’étais une étrangère. (…) J’étais dans la chambre d’hôpital, j’aurais été la voisine de ma sœur c’aurait [inaudible]. Je faisais plus partie de la famille. »

C’est ainsi que lorsque la victime « persiste dans sa révélation et sa dénonciation, [elle sera alors], et avec elle ceux qui la soutiennent, (…) vraisemblablement sacrifiée ou rejetée, implicitement ou non : on oubliera de lui rendre les clefs de la maison de campagne, on ne la conviera plus aux réunions familiales, à moins qu’on refuse définitivement de la revoir. » (Dorothée Dussy et Léonore Le Caisne, 2007, p. 30).

L’histoire de Lydia pourrait presque être la suite de celle-ci, à la différence qu’Aurélie a fait au mieux pour dénoncer son demi-frère, et que Lydia a porté plainte contre son père
« Lydia-je vais revenir quelques années avant, heu, quand rien ne se savait, je devais avoir 21, 22 ans, quelque chose comme ça. J’allais dans sa famille à lui, notamment chez une de ses sœurs à lui, donc une de mes tantes, et un jour je lui ai dit : « voilà ce que ton frère m’a fait », elle m’a dit textuellement « je te crois, il m’a fait la même chose quand j’étais jeune ». (…)
M-Donc elle elle a été abusée par son frère aîné ?
L-Voilà, quand ils étaient jeunes. Sauf que elle me dit écoute, je croyais que c’était normal, et elle m’a dit après j’ai rencontré mon mari et après j’ai fait ma vie.
(…) Et elle a ma mère au téléphone, et à un moment donné j’entends ma mère crier « mais pourquoi tu l’as pas dit avant, ça fait 7 ans que ma fille elle souffre ! », donc ma tante venait d’avouer à ma mère, que ben elle avait été abusée par lui quand elle était jeune (…) Moi lors de la plainte, je me suis pas démontée(…), j’ai dit ben voilà ce que ma tante m’a dit, elle l’a avoué à ma mère et à mon frère. Donc maintenant il va sans dire que je suis personne non grata là-bas, vaut mieux pas que j’aille foutre les pieds à [ville] parce que sinon
M-Y compris auprès de ta tante ?
L-Surtout auprès de ma tante ! Elle voulait pas que ça se sache, donc, voilà. (…)
M-En fait comment tu es devenue persona non grata pour elle, comment ça s’est … ?
L-Ah ben quand j’ai porté plainte contre son frère.
M-Et … enfin, elle t’as dit reviens plus me voir ? Enfin ça c’est passé comment ?
L-Ah oui oui, bien sûr, bien sûr, c’est, t’aurais pas du faire ça, euh, voilà, mes grands-parents [paternels], c’est (…) on n’est plus tes grands-parents, enfin voilà quoi »
Cette tante a quant à elle, lors du procès, nié avoir subi des abus incestueux, et a finalement contribué à financer l’avocat de l’incesteur de Lydia.

Ainsi, nous voyons se dessiner à travers ces deux cas de figure, d’une part, l’existence d’une véritable généalogie de l’inceste, connue partiellement des incesté/e/s dès lors qu’elles ont commencé à parler dans leur famille d’origine. D’autre part, le rôle clef du silence dans la continuation des violences incestueuses, dans la continuation de cette généalogie de l’inceste, et enfin, un véritable système de sanctions interne à la famille. Là où la Justice ne juge pas l’incesteur, la famille proche de l’incesteur, elle, en revanche, sanctionne l’incesté/e qui a osé parler ou porter plainte, et ce d’une des sanctions les plus sévères possibles : l’ostracisation, le bannissement.
Dans le meilleur des cas présent dans mon corpus, qui reste pourtant peu enviable, l’incesteur est lui aussi mis à l’écart, du moins en certaines occasions : c’est le cas dans la famille de Danielle. Ainsi, lors du mariage de sa cousine Sandrine, postérieur au procès, Danielle n’a pas été invitée. Son oncle dont les filles ont révélé avoir été aussi abusées a failli ne pas être invité non plus.
Finalement, trois personnes ne seront pas invitées à ce mariage : l’incesteur, Danielle, et l’aîné de ses cinq cousins, celui qui avait parlé à ses parents bien avant le procès (ces parents s’étaient alors contentés de ne plus laisser leurs enfants seuls avec Mr Tromosh, sans se soucier de savoir s’il existait d’autres victimes, ni envisager de porter plainte). La mère de cette cousine, fille de l’incesteur, a de plus soufflé à la mère de Danielle, lors de ce mariage, un « j’espère que vous ne ferez pas de scandale ».
Ainsi, sont renvoyé/e/s dos à dos l’auteur du crime et celles de ses victimes qui ont eu le courage de le dénoncer. Dos à dos ? En apparence seulement : il faut préciser que cette fille de l’incesteur, ainsi que Sandrine, sont restées en relation avec lui. Ceci cependant que les autres enfants de l’incesteur, eux, ont à l’inverse déménagé à plusieurs centaines de kilomètres de la ville où il réside … après avoir, selon la grand-mère de Danielle, expliqué durant le procès qu’il serait mauvais pour ses victimes (leurs enfants) que leur incesteur aille vraiment en prison.
La généalogie de l’inceste est d’ailleurs particulièrement impressionnante ici, Mr Tromosh ayant abusé au moins dix enfants dans la famille. Pour autant, elle montre aussi que le terme « généalogie de l’inceste » est peut-être trop restrictif : dans la famille de Danielle, il n’y a semble-t-il pas eu d’incestes auparavant. En revanche, il y a eu de la violence intrafamiliale et au moins un abus sexuel non entendu.
Violence du grand-père sur la grand-mère maternelle de Danielle, ainsi que sur leurs trois enfants (dont la mère de Danielle). En plus des coups, Danielle me cite la répartition de l’espace dans ce foyer : son grand-père s’était réservé pour lui seul une des deux pièces de 15m2 de l’appartement, qu’il fermait à double tour. Après la naissance de leur dernier enfant, son épouse a dormi sur un matelas dans la salle à manger, cependant que leurs trois enfants se partageaient la pièce restante, minuscule (« 3m2 », m’explique Danielle).
Abus sexuel non entendu, enfin, celui de cette même grand-mère, enfant, par un garçon de ferme : elle n’a pas été crue par sa mère quand elle a tenté d’en parler. C’est d’ailleurs cette expérience qui l’aide à croire Danielle d’emblée. Et c’est précisément lorsque Danielle lui confie ce que lui faisait Mr Tromosh, que cette grand-mère lui apprend ce qu’elle avait subi elle aussi jadis.

Enfin, Paulette est la seule incestée de sa fratrie, ce qui semble faire exception par rapport aux autres cas de figure relatés dans mes entretiens. Mais Paulette n’y est pas pour rien : alors qu’elle rentrait les vaches, elle prenait soin de faire en sorte que la fermière s’occupe de sa sœur et de sa cousine, et terminait seule son travail, dans l’étable où elle savait que l’attendait (et les aurait attendu …) son abuseur. Ensuite, elle est effectivement la seule dans la fratrie à avoir été incestée par son cousin, ce qui laisse alors cours de sa part à des questionnements culpabilisants autour du « pourquoi juste moi ? »

« Paulette-il a du sentir, il a du comprendre, il a, il doit savoir quelque part, ça doit se voir, à ma manière d’être, que je suis pas pure, que je suis pas fraîche … il a du le comprendre, c’est pour ça qu’il me tombe dessus, parce que, il s’en prend pas à ma sœur, il s’en prend pas à sa sœur [il a une sœur] »

 
Elle me signale par ailleurs, hors magnétophone, que sa mère lui a confié lors de leur entretien l’existence d’autres abus dans sa famille, aux générations antérieures. Puis, quand elle lui demande : « et toi ? », cette dernière se contente de ne rien répondre, et de se réfugier dans sa tasse de thé, ce qui coupe court au dialogue sur ce sujet.
Quoiqu’il en soit, l’histoire de Paulette montre comment les effets ravageurs de la honte et de la culpabilité peuvent conduire à accepter de subir, de se sacrifier. Et c’est précisément cette acceptation des violences sur soi, ce sacrifice, pièce importante de la socialisation incestueuse (« l’habitus » de Dorothée Dussy), qui permettent que la violence et les abus continuent, bien couverts par le silence.

Silence poussé à son extrémité, car si « Lorsque l’enfant demande de l’aide, son discours et son expérience sont souvent niés par la famille immédiate qui évite de faire face à la situation. » (Stéphane La Branche, 2003, p. 28), l’enfant devenu adulte n’en arrive-t-il pas à nier, tout comme son entourage, son besoin d’aide, son expérience d’abus, à éviter ainsi de faire face à la situation ? Que l’on songe aux « c’est pas grave » (Danielle), « mon histoire n’est rien à côté de … » (Paulette), aux « je croyais que c’était normal » (tante de Lydia), « j’ai pas été trop maltraité, j’ai fait ma vie » (frère cadet d’Aurélie), etc. Ainsi se continue, des décennies après, et avec leur concours, la logique destructrice des personnes initiée par l’abus sexuel." (Perrin, 2008, pp 76-82).


[1] Et ce, que les suspicions des travailleurs/euses socia ux/a les soient justes ou non. Il faut rappeler ici que les consignes données aux travailleurs/euses sociaux/ales sont de signaler dès qu’ils suspectent des maltraitances, et non d’attendre d’avoir des preuves fermes , afin, précisément, de ne pas empiéter sur le rôle du judiciaire ( ! ) . Et ces consignes ne leur sont pas données par les média, mais par leur hiérarchie en application des textes .

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